Enseignement et recherche.

Panorama, culture et avenir de l’enseignement et de la recherche dans les écoles et les universités.

L’auto-examen chez Edgar Morin : objectivité et subjectivité dans le mode de pensée.

Extrait de Pour sortir du XXe siècle d’Edgar Morin (Seuil, 1981, pp. 166-168).

Mots-clés : objectivité, subjectivité, science

Il est une révolution copernicienne, inhérente à la réforme des structures de pensée, et que chacun peut effectuer : c’est d’inclure dans toute observation l’auto-observation, dans tout examen l’auto-examen, d’introduire dans toute connaissance la volonté d’auto-connaissance du connaissant.

Le mode de penser propre à la science classique excluait ipso facto le sujet connaissant et ne disposait d’aucun principe de réflexivité. Le mode de pensée idéologique est un mode de penser où le sujet se met d’emblée sur le trône héliocentrique. Ni le scientifique, ni l’idéologue ne disent « moi, je ». Ils disparaissent dans la vérité objective qui parle par leur bouche. Or, nous allons voir que deux phrases identiques, à la différence d’un « moi je », absent de l’une, présent dans l’autre, relèvent en fait de deux univers mentaux différents et incompatibles :

X. est un esprit faux.
Moi, je trouve que X. est un esprit faux.

La première camoufle une opinion subjective sous une affirmation objective : le locuteur se dissimule (à ses propres yeux d’abord) derrière la pseudo-objectivité de son jugement. La seconde fait intervenir un « moi je » qui n’est pas de vanité, mais de relativité, pas d’égocentrisme, mais de décentration. Le « moi » égocentrique est haïssable, mais le « je » d’autorelativisation est aimable. La première phrase est un verdict arbitraire. La seconde est une opinion qui se sait opinion, comporte la possibilité d’autoréflexion, donc d’autocorrection. La première est du niveau immédiat « naïf », où nous nous projetons inconsciemment sur les choses. La seconde phrase comporte la co-présence de deux niveaux : le premier niveau est celui de l’observation elle-même, le second est celui de l’intégration de l’observateur dans son observation.

La ligne de rupture entre la pensée mutilée/mutilante et la pensée complexe est là. Le « moi » est toujours à la fois chassé (de la réflexion) et arrogant (héliocentrique) dans la pensée mutilée/mutilante. Il est sur le trône de l’universel tout en étant invisible à lui-même. Il ne peut, ne sait se regarder, se situer, se comprendre, se connaître. Or, la connaissance complexe nous demande :

Il est nécessaire de se voir soi pour mieux voir hors de soi. J’ai dit précédemment que l’expérience (des camps, de la prison) demeure insuffisante lorsqu’elle n’est pas réfléchie et pensée. Notre conscience sans cesse se dégrade, comme notre mémoire. Nos systèmes de pensée ou idéologies tendent à la sclérose. L’égo-ethno-centrisme tend toujours à dominer la connaissance. C’est contre à la fois l’égocentrisme et les dégradations de la conscience que nous avons besoin d’une pratique constante de l’auto-examen. L’idée est vieille comme la philosophie. C’est le « connais-toi toi-même ». Mais, au départ socratique, l’idée a été amputée de son complément récursif : « Connais-toi toi-même connaissant le monde ».

[…]

L’auto-examen a été déconsidéré sous le nom « d’introspection » par la connaissance objectiviste (incapable de concevoir les vertus productrices de la réflexivité), et a été refoulé au profit de l’idée de connaissance objective, comme s’il en était l’antinomie, alors qu’il en est le complément et le ferment. C’est justement le besoin de nous situer dans notre société, de situer notre société parmi les autres sociétés, et de nous situer, êtres humains, dans le monde naturel, biologique et physique qui devrait nous pousser aujourd’hui à envisager une forme enrichie et complexifiée d’auto-examen : un auto-examen qui nous amène à tenter de reconnaître notre site socioculturel, notre site anthroposocial, bref, à nous décentrer sans cesse, je veux dire, à nous dissocier autant que possible du faux centre de l’univers que nous occupons naturellement (égo-centrisme, ethno-centrisme, idéologie-centrisme) et à nous marginaliser.

Interdisciplinarité : entre disciplines et indiscipline.

Résumé de l’introduction générale de Jean-Michel Besnier & Jacques Perriault, pour la revue Hermès nº 67,

Mots-clés : discipline, épistémologie, science

Les institutions d’enseignement et de recherches sont pétries de ce paradoxe :

Pourtant, des disciplines comme la sociologie ou l’histoire sont des constructions culturelles, faites aussi d’opinions et d’intérêts extrascientifiques. D’autres requièrent de croiser les disciplines pour répondre à des problèmes complexes, mais cette interdisciplinarité dépasse les protocoles d’évaluation classiques. En outre, l’innovation provient généralement de la sérendipité voire de l’indiscipline ; comme en France de 1970 à 1985, lorsque des groupes informels s’interrogaient sur les rapports entre science, technique et société. Aujourd’hui, les nouveaux modes d’information et de communication sont tout à fait favorables à cela, et font émerger un public de profanes sachants dont se méfie la communauté scientifique.

Selon les auteurs, l’interdisciplinarité est donc une étape vers l’indiscipline, espace de renouvellement et de liberté intellectuelle. Dès lors, se pose la question :

D’où vient que l’on paraisse s’exposer à stériliser la recherche scientifique en s’attachant obstinément à une définition frileuse de la discipline – une définition qui entend satisfaire à des critères inchangés : un langage propre, des méthodes, des programmes, une organisation, mais aussi une base sociale et institutionnelle, des moyens d’assurer une continuité et de préserver ou d’étendre une influence, et enfin une capacité à se donner une image et une légitimité en écrivant sa propre histoire ?

Il pourrait s’agir de corporatisme et de confort théorique et pratique. Résultat : la promotion de l’hybridation disciplinaire ne s’est toujours pas accompagnée d’une élaboration épistémologique des formes de l’interdisciplinarité ; et ce vide théorique dissuade dans le même temps les institutions de sortir du cadre.