Mathias et la Révolution, de Leslie Kaplan.

Extraits tirés de l’édition P.O.L,

Couverture de Mathias et la Révolution.

Le bohneur est une idée neuve en Europe, dit à voix haute, très fort même, Mathias, il venait de la Bastille et tournait sur le quai, Oui oui je vous parle à vous, vous n’avez jamais entendu ça, hein, il regardait une jeune femme qu’il croisait, vous n’en avez pas beaucoup entendu, des phrases comme ça, hein, il répétait hein exprès, c’était pénible.

La jeune femme l’ignorait et passait sans le regarder. Elle se dirigeait vers l’Institut du monde arabe.

La révolution est glacée, continuait Mathias, il avait envie de pleurer.

Je suis seul.

Il donna un coup de pied dans une pierre.

Il leva la tête, regarda le ciel.

Le ciel est vide, dit Mathias. C’est atroce. Je m’en fous, mais c’est atroce.

Personne ne mérite ça. Je ne mérite pas ça. Mérite m’irrite, m’irrite mérite, mérite m’irrite, m’irrite mérite, dit Mathias, très vite, il s’étonnait, les mots sortaient tout seuls.

Je rêve, dit Mathias, je rêve. La révolution…

pages 11-12

J’aime ce jardin, dit Mathias, j’aime tous les jardins, mais j’aime ce jardin plus que tout.

En le disant il se demandait si c’était vrai, et si ce ne l’était pas, pourquoi il le disait.

page 15

Tout cela, gai, triste, violent, joyeux et sombre à la fois, Mathias avait la phrase dans la tête.

page 31

Qu’est-ce qui donne de la valeur ? Sous l’Ancien Régime, la valeur était donnée par la naissance, noble, pas noble. L’origine. En supprimant ça, on a voulu donner la valeur au mérite… mais c’est revenu au marché, ultimement, c’est le marché qui détermine la valeur, et ce système, soi-disant impartial, neutre, « la main de Dieu », etc., est dominé, manipulé, par des grandes banques internationales… qui se font la guerre, compétition, concurrence, profit…

L’appropriation privée de tout, du travail et de la terre, de l’air, de l’eau, des acquis scientifiques, des œuvres artistiques, non seulement ça empêche de vivre aujourd’hui mais ça met en danger la planète, les générations à venir…

Alors il y a ceux qui profitent du régime, qui sont pris dedans, prisonniers, volontaires ou pas du tout volontaires, mais il y a aussi la difficulté à sortir de cette référence, le marché.

Est-ce qu’on peut inventer un autre régime de valeurs, sans perdre le bénéfice de la division du travail et de l’échange ? Ou en le perdant ? Ou quoi ?

À Paris en ce moment il y a des rumeurs d’émeutes…

page 75

— Qu’est-ce qui se passe, demanda Mathias. Et vous vous appelez comment ?

— Je m’appelle Myriam, dit Myriam, et vous ?
Les émeutes, c’est à cause d’un accident dans un hôpital, près de Livry-Gargan.

— Moi, c’est Mathias, dit Mathias.

— Des émeutes ? à Livry-Gargan ? demanda Luca qui s’était rapproché.

— Non, pas à Livry-Gargan, mais pas loin, dit Myriam. J’y vais, au revoir.

— Justement, j’aimerais bien vous revoir, dit Mathias.

— Vous pensez avoir besoin d’une avocate, demanda Myriam.

Elle lui sourit et lui donna son numéro.

— Mais dites-nous pourquoi ces émeutes, dit Luca.

— Pour moi, dit Myriam, la question n’est pas pourquoi des émeutes, mais plutôt pourquoi pas d’émeutes. « No justice, no peace. » Pas de justice, pas de paix. Alors à bientôt, dit Myriam en regardant Mathias.

Mathias la regarda partir, planté comme un arbre, figé.

Tout à coup il se sentait aussi proche de Myriam qu’éloigné de Sylvie.

— Oh là là, dit Mathias.

— Qu’est-ce qu’il y a, dit Luca.

— Oh là là, redit Mathias.
Dehors, c’est l’émeute. Dedans, c’est l’émeute.
Qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que je vais faire.
La catastrophe. L’amour.
J’ai l’impression qu’elle me dit qui je suis, qui je peux être.
Qu’est-ce que je vais faire, dit encore Mathias.
Je n’ai pas envie de ça.
Je n’ai pas envie de ça, et je l’attendais, dit Mathias.

pages 149-151

Acheter, vendre, se vendre, le marché est partout, ce qui était un moyen est devenu une fin… on ne peut pas être contre l’échange quand même, l’échange élargit les possibles… oui mais l’échange est devenu une fin en soi… le commerce… le profit… le marché est dans nos têtes… Oh Lord won’t you buy me a Mercedes Benz/My friends all drive Porsches, I must make amends… Seigneur tu voudrais pas m’acheter une Mercedes Benz/Tous mes amis ont des Porsche, je vais corriger ma vie… Acheter, vendre… le marché… O.K., O.K., mais quoi d’autre, on ne va pas revenir au troc… moi je n’ai pas envie de vivre en autarcie… de cultiver mon jardin… faudra inventer… d’autres modes de division du travail… plus égalitaires, plus concrets… le marché rend tout abstrait, une banane vaut tant, une sculpture vaut tant… un homme vaut tant… moi moi moi… tout devient abstrait et idiot… on finit toujours par se vendre au plus bas prix, c’est la loi du marché… moi moi moi… c’est un moi nul… l’individualisme c’est le cliché de l’être humain… c’est un moi bête… et méchant… moi c’est moi et toi tais-toi… pour en sortir il faudrait défendre le service public… quel service public… le service public est détruit, en train d’être détruit… les hôpitaux, les transports, les écoles, la poste, la recherche… en Grêce le port du Pirée a été vendu… partout l’État est au service des banques et des multinationales… le roi est nu, tout le monde le sait, mais il faut un enfant pour oser le dire… un enfant, un enfant… quelqu’un qui n’a pas peur de poser des questions, de penser autrement, de tout renverser… de remettre en cause le système de valeurs, la façon dont on pense, le cadre de pensée… quoi faire ?… faut chercher… tout le monde cherche… et se bagarre… ça ne se fera pas tout seul…

pages 161-162

Boissy d’Anglas a fait rétablir le suffrage censitaire en disant, en juin 1795, Nous devons être gouvernés par les meilleurs, les meilleurs sont les plus instruits, or vous ne trouverez de pareils hommes que parmi ceux qui, possédant une propriété, sont attachés au pays qui la contient, aux lois qui la protègent.

Les meilleurs, c’est-à-dire les plus instruits, c’est-à-dire les propriétaires.

Mais quel genre d’idées on a quand on est propriétaire ?

On a des idées de propriétaire.

Par exemple, je regarde par la fenêtre, je vois un homme, il a l’air de s’approcher de ma voiture, je ne me demande pas qui c’est, je ne me demande pas ce qu’il veut, je me dis, c’est un voleur…

Un certain manque de curiosité… un manque de curiosité certain…

pages 165-166

Il y a beaucoup de révolutions dans la Révolution, disait Mehdi.

page 169 (Cf. aussi page 195)

Vivre, être libre, c’est pareil. Vivre, c’est faire ce qu’on veut, pourvu que ça ne gêne pas les autres. Mais il y en a beaucoup qui ne pensent pas comme ça. Pour eux, vivre, être libre, ça ne veut rien dire, c’est des mots avec rien dedans. Ils ne pensent qu’à une chose, être tranquilles. Être tranquilles, autant dormir. On est tranquille quand on est mort.

page 182

L’indépendance, c’était une victoire, la dignité. Le colonialisme est à l’opposé de l’esprit de la Révolution française. Égalité des hommes, égalité des peuples.

Mais après la guerre d’indépendance beaucoup de gens ne comprenaient pas les choses comme ça. Ils avaient une mentalité de revanche. Le racisme, c’est une maladie de l’esprit. Il y a des gens qui ont besoin de vous rabaisser pour se sentir bien. Se sentir bien pour eux c’est se sentir supérieur. Que l’autre n’existe pas, ils n’ont trouvé que ça pour exister, eux.

page 185

La violence est toujours présentée comme si elle venait sans raison, ou avec peu de raison, dit Jérémie, c’est une chose irrationnelle, elle « explose », elle « se propage », ou alors, c’est pareil, elle vient « de la rue », elle vient toujours des pauvres, des exclus, de ceux qui n’ont rien, qui n’ont rien à perdre comme on dit, et qui à cause de ça serait dangereux pour la société.

page 188

La boulangère arriva en disant, Je viens d’écouter la radio, il paraît que ça vient sur Paris.

Anaïs s’énerva un peu.

— Qu’est-ce que ça veut dire, « ça vient » ? Ce n’est pas une épidémie.

La boulangère haussa les épaules.

— Peut-être, mais justement ils parlent de contagion. Vous savez, les émeutes…

Émeutes, dit Anaïs. Émotion. Mouvement. Moteur. Et meute…

Allez, on y va.

page 192

À chaque émeute la loi martiale était proclamée.

La loi martiale était votée pour protéger la propriété. Mais pour les révolutionnaires qui voulaient continuer la Révolution le « droit de propriété » ne pouvait pas être un droit illimité, qui permettait de contraindre les autres par la richesse.

Il y avait une contradiction entre le droit de propriété et le « droit à l’existence ».

pages 194-195

— Mais c’est Anaïs, dit un homme assis en terrasse.

Anaïs le regarda et haussa les épaules.

— Tiens, Monsieur Pozzo… Justement on parlait du droit à l’existence et du droit de propriété… je disais que le droit de propriété illimité est contraire aux droits de l’homme.

— Un homme puissant n’est pas nécessairement coupable.

— Il n’est pas nécessairement innocent non plus. Il n’est rien nécessairement. Il n’y a pas de nécessité.

— Toujours révolutionnaire, ma petite Anaïs.

— Toujours zozo, Monsieur Pozzo.

— Dis donc, je n’ai jamais obligé personne, ma petite Anaïs.

— Bien sûr que non, Monsieur Pozzo.

« Je n’ai obligé personne », « chacun est libre », « je suis pour l’aristocratie du mérite », « je suis riche, je suis un self-made-man »… Tout très bien, tout très bien, parfaite légalité… Mais la vérité, c’est que vous êtes un émeutier, Monsieur Pozzo, l’émeutier, c’est vous… Vous suivez vos pulsions, comme on dit, en toute légalité, et l’autre pour vous est une décharge… cas de le dire, Monsieur Pozzo, cas de le dire… une décharge publique… une décharge consentante ? Je m’en fous, Monsieur Pozzo… la vérité, c’est que vous êtes ni plus ni moins qu’un émeutier… un sauvage, Monsieur Pozzo, le sauvage, c’est vous…

— Tu exagères, ma petite Anaïs, tu as toujours exagéré.

— Je n’exagère pas, Monsieur Pozzo, mais en fait je n’ai pas envie de vous parler… les mots n’ont pas de sens avec vous, on ne peut pas s’entendre… c’est comme les paysans qui brûlaient les châteaux, ils ne pouvaient pas discuter avec les seigneurs, ils n’avaient pas le même point de vue, d’un côté les seigneurs et leur droit féodal, fondé sur l’origine, la naissance, l’ancien droit du plus fort, de l’autre côté les paysans et le droit de ceux qui travaillent la terre, qui la mettent en valeur… on change de point de vue, Monsieur Pozzo, on change de droit, on change de cadre, Monsieur Pozzo, goodbye…

pages 195-196

— Thomas Paine a montré que si on abandonne les principes et qu’on s’intéresse seulement à la propriété, on éteint tout l’enthousiasme qui a soutenu jusqu’à présent la Révolution, dit l’Américain.

Au lieu de l’enthousiasme, dit Paine, vous ne mettrez… que le froid motif du bas intérêt personnel, et il n’y aura plus qu’une insipide inactivité.

La Déclaration des droits de l’homme affirmait que le but de la société est le bonheur commun. Mais dans la Déclaration de 1795 on a abandonné l’idée de ce commun.

Et pour les sans-nom, les droits naturels et imprescriptibles, la liberté, l’égalité, la sûreté, la résistance à l’oppression, sont devenus des mots creux. Si on n’est pas concerné, on ne peut être actif, encore moins enthousiaste.

page 210

Vivre au maximum, c’est au contraire faire de nos limites mêmes un moyen de rebondir, de rendre la vie vivante…

Prendre l’angoisse comme un moteur, pas un arrêt.

Regardez cette strie dans le ciel, l’avion qui passe.

J’appelle ça une ligne de présence.

La présence, ce n’est pas seulement la contemplation, mais le désir.

Ou peut-être que la contemplation est une des formes du désir.

Trouver une façon d’être qui donne de la joie.

pages 219-220

Il n’eut pas le temps de répondre, d’ailleurs quoi répondre, pourtant il aurait fallu répondre, ils arrivaient à l’hôpital.

page 223

— Pourquoi tu dis que la révolution est nécessairement violente, la définition de la révolution ce n’est pas la guerre civile ni le sang versé, c’est la transformation de la société par elle-même. L’équation révolution égale violence c’est pour dissuader, comme révolution égale terreur…

page 225

Ce soir tout le monde parlait des émeutes, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui se passe, il se passe quelque chose, oui mais quoi, il peut se passer quelque chose, oui mais quoi, est-ce qu’il y aura la grève, quelle grève, des transports, des urgences, de quoi, de quoi, les questions circulaient, tournaient, restaient suspendues dans l’air.

La vieille dame regardait Ahmed en souriant, elle se sentait aussi intelligente et subtile que le vin, le café tanguait un peu sous les arbres. Ahmed parlait beaucoup, il lui avait pris la main.

pages 231-232

Myriam pensait en marchant, elle pensait aux émeutes, ses pensées se précipitaient et elles marchait de plus en plus vite. On parlait des émeutes comme si les faits relevaient d’une dangerosité prévisible, une donnée à surveiller, la justice elle-même devenait prédictive, nombreux étaient les avocats et les magistrats qui dénonçaient cette tendance, on allait vers une déshumanisation de la justice, comme si on savait d’avance que les émeutiers sont ceci ou cela, comme s’il ne s’agissait pas d’êtres humains singuliers mais de purs produits déterminés et en même temps, bien entendu, intégralement responsables, mauvaise foi, mensonge, quelle société voulons-nous, la lutte contre le terrorisme devient un prétexte pour renforcer une justice de classe, c’est l’idée absurde, le fantasme haineux, du risque zéro, comme s’il pouvait y avoir une société humaine sans risque, le Patriot Act c’est Ben Laden qui a gagné.

page 238

Mes clefs, mes clefs, mes clefs, une femme traversait le pont d’Austerlitz en parlant toute seule.

Je ne sais pas où sont mes clefs, j’ai perdu mes clefs.

Je n’ai plus de clefs, je n’ai aucune clef.

Avant j’étais une petite fille, je vivais avec mes parents.

Il y a longtemps.

Longtemps c’est quoi.

J’avais des crayons, des jeux. J’avais un coffre pour les jouets. J’avais mes livres.

Je ne sais pas pourquoi j’ai perdu mes clefs.

Je n’ai jamais aimé les clefs.

Et maintenant je les ai perdues.

Je vivais avec mes parents. Tout marchait bien, le gaz, l’électricité, l’eau. Eau froide, eau chaude. Ça marchait.

Pas de soucis, pas de soucis, pas de soucis.

On dormait sans problème.

On respirait.

Sans problème.

Mes clefs, mes clefs, j’ai perdu mes clefs.

Avant j’étais une petite fille. Et maintenant ?

Je suis très fatiguée.

Les gens sont méchants.

Ils m’ont pris mes clefs.

Ça vous sert à rien, il n’y a pas l’adresse.

Vous n’avez qu’à me les rendre.

Rendez-moi mes clefs.

J’ai perdu mes clefs.

pages 244-245

(Cette partie se déroule à l’hôpital.)

Des brancards passaient, des gens allongés dans des draps, des gens soutenus, des gens avec des béquilles.

Tout le monde avait l’air d’avoir peur.

La peur se voyait.

Tout le monde fragile, effrayé, fripé. Minuscule.

Devant sa vie, devant sa mort. L’idée traversa Mathias. Mais, il le pensa en même temps, ce n’était pas le lieu.

Comment pouvait-on être devant sa vie, devant sa mort, comme ça. Dans un endroit pareil. Les murs avaient l’air d’être en papier mâché. Le corps, c’était pourtant un lieu de soin, le corps pas protégé.

Le mensonge partout, pourquoi cette sensation concrète de mensonge.

Des gens qui toussaient. Des quintes de toux, qui se prolongeaient, qui se prolongeaient, qui s’arrêtaient net. À cause des toux, on avait des images, on voyait l’intérieur des corps, on pensait à ce qui pouvait en sortir, craché, expectoré. On pensait au sang, aux organes, et en même temps on avait des impressions de gravats, de gravier, de cailloux qui heurtent, de rochers pointus.

pages 249-250